Eléonore Saintagnan
About
Introducing Eléonore Saintagnan
Par Sarah Ihler-Meyer
Texte publié dans le numéro d'Art Press de septembre 2014

Tel le bibliothécaire imaginé par l’écrivain Richard Brautigan, chargé de recueillir jours et nuits des manuscrits non publiés, Éléonore Saintagnan accueille dans son travail des récits n’ayant pas trouvé leur place ailleurs, le plus souvent en marge de la grande Histoire et voués à disparaître. Qu’ils soient véridiques ou légendaires, collectifs ou individuels, liés à des traditions populaires ou à des obsessions individuelles, tous les moyens sont bons pour restituer ces récits sous forme de vidéos ou d’installations. Formée au documentaire de création, l’artiste entremêle allègrement captations sur le vif, situations rejouées et documents d’archives, se plaçant ainsi au plus près d’une réalité elle-même envisagée comme hybride, faite des événements que l’on vit et des histoires que l’on se raconte.

Communautés humaines et animales
Parce qu’elles sont porteuses et génératrices de récits, les communautés aussi bien humaines qu’animales ont souvent la faveur de l’artiste. En particulier lorsque ces histoires sont a priori anecdotiques et saugrenues, comme par exemple celle du jeu de quilles en Pays Montreuillois, sujet du « docu-fictif » Les Malchanceux (2012). Aujourd’hui menacée de disparition, après avoir été remise à l’honneur des années 1960 aux années 1990, cette tradition locale permettait selon ses derniers adeptes de partager des moments de convivialité et de fédérer les habitants des différents villages de la région. Aussi, avec la complicité de plusieurs équipes de quilleurs, Éléonore Saintagnan reconstitue cette histoire d’un âge d’or perdu, contre-champ de la désertion de la campagne pour les villes. Autour du personnage principal de Michel, véritable quilleur originaire de Brimeux, se succèdent des séquences où sont rejouées l’organisation d’un tournoi de quilles, la préparation de la bistouille, boisson alcoolisée dont s’abreuvent les joueurs, le rassemblement des équipes sur un ancien terrain de quilles sur fond de musique rock’n’roll, et, bien entendu, la partie de quilles elle-même. Difficile ici de départager entre la véracité des événements rejoués et la part de fantasmes dont les auréoles Michel, à l’image de nombreuses traditions populaires sur le point de disparaître ou déjà révolues. Un mélange de réalité et de légende que l’on retrouve notamment dans les trois récits d’animaux féraux2 qui constituent Vulpes vulpes vulpes (2014), une vidéo conférence réalisée avec Grégoire Motte au Centre Pompidou. Parmi ces trois récits, celui des perruches vertes qui envahissent les rues de Bruxelles. Comme l’expliquent les deux comparses, selon les habitants de la ville ces oiseaux seraient originaires du Méli Park, centre d’attraction fondé en 1935 par Alberic Florizoone et dont le fils, Guy Florizoone, aurait libéré en 1974 quarante perruches pour égailler le ciel bruxellois. Tour à tour apparaissent des images d’archives guillerettes, des captations de vols d’oiseaux, mais aussi une scène rejouée d’intrusion d’une perruche dans un appartement bruxellois, ainsi que la lecture d’une véritable annonce de disparition d’une perruche par Éléonore Saintagnan. À nouveau le vrai et le faux s’entrelacent, à l’image de cette charmante histoire de féralité : bien que véridique (le lâché d’oiseaux en 1974), cette dernière n’est pas la seule a expliquer la présence de perruches dans la ville de Bruxelles, le phénomène s’expliquant aussi par les fréquents abandons d’animaux domestiques.

Singularités
Récits de communautés, les œuvres d’Éléonore Saintagnan s’attachent tout aussi bien à rendre compte de singularités et d’histoires individuelles. Ainsi par exemple des Portraits flamands (2008), soit près de quarante petits écrans numériques encadrés de céramique et destinés à être accrochés aux cimaises. D’une durée de cinq minutes, chacun d’entre eux montre des habitants d’un quartier de Tourcoing, seuls ou à deux, posant fixement devant la caméra sur un fond coloré, habillés des tenues de leur choix. Un duo de motards, des majorettes ayant substitué leurs bâtons par des fusils et des sabres en plastic, un mécanicien avec ses outils… autant de portraits suspendus dans le temps, tels des peintures parcourues de micro mouvements. Extrêmement artificiels et mis-en-scène, ces portraits laissent néanmoins percer la réalité de toute individualité, mixe indémêlable de mythes personnels et d’événements vécus. L’histoire du fou littéraire Jean-Pierre Brisset (1837-1919), auquel Éléonore Saintagnan a dédié plusieurs œuvres, est à ce titre exemplaire. Polyglotte, maître nageur, dépositaire de plusieurs brevets, Jean-Pierre Brisset est également l’auteur de livres dédiés à ses extravagantes découvertes étymologiques et à la révélation divine selon laquelle l’homme descendrait de la grenouille. En 1913, Jules Romains et ses amis le reçoivent à Paris pour lui remettre le prix de Prince des Penseurs, vaste mascarade dont Brisset fut la dupe. Soit une vie des plus marginales aux allures de légende, où l’auto-mystification côtoie de véritables péripéties, qu’Éléonore Saintagnan restitue sous la forme d’une planche hagiographique (Vie illustrée de Jean-Pierre Brisset, 2012) et d’une grenouille en céramique placée dans un pot de fleurs débitant des extraits des écrits de Brisset lus par l’acteur Jacques Bonnaffé (Sans titre, 2013). Ici encore, le documentaire et la fiction se mélangent, au plus proche du réel, toujours déjà mis en récit, pris dans des fictions et des projections subjectives ou collectives.

Sarah Ihler-Meyer


Eléonore Saintagnan
Par Julie Portier
Texte publié dans le Quotidien de l’art du 09/05/14, à l'occasion de l'exposition Dieu et la Stéréo, 2014

Eléonore Saintagnan participe au salon de Montrouge en 2010. Elle est née le 31 décembre 1979 à minuit, ce qui la prédestinait à marcher sur des fils. Avec agilité, l’artiste diplômée du Fresnoy, travaille à la frontière imaginaire entre l’ethnologie et le conte. Son exposition personnelle à Mains d’œuvres à partir du 17 mai, « Dieu et la stéréo », rassemble dans un même paysage les œuvres réalisées ces dernières années et les projets à venir.

Il y aura un îlot de verdure, un faux rocher, une grenouille qui parle la langue grivoise de Jean-Pierre Brisset, linguiste autodidacte, maître nageur, inventeur et mutilé de guerre, qui fut prophète à la fin de sa vie. Il prétendait avoir découvert le message d’amour caché dans toutes les langues en réalisant que l’homme descend du batracien et que l’étymologie n’a rien à faire du latin car la langue primordiale est le patois. Il y aura aussi un hippopotame en papier mâché, personnage principal du prochain film d’Eléonore Saintagnan et Grégoire Motte, Les Renards, à propos des animaux féraux (nés en captivité et retournés à l’état sauvage). Celui-ci a fui le parc de Pablo Escobar, le baron de la drogue colombien, pour mener sur les eaux amazoniennes le seul troupeau d’hippopotames vivant hors d’Afrique. L’exposition serait un marais mythologique, où il est plus urgent de braconner la substance des histoires pour les emmener avec soi que de tergiverser sur le statut de ces objets. Ils sont prélevés dans la fiction ou la réalité, travaux préparatoires ou antiquités, tel ce jeu de quilles typique du Nord-Pas-de-Calais semblant attendre ses joueurs en voie de disparition, ceux que l’artiste a retrouvé pour son « docu-fiction » Les Malchanceux (2012). Mais comment solidifier ces histoires, grandes et petites, de vivants et de morts, les récits véridiques ou légendaires ? Car toutes comptent. L’artiste, malicieuse, feint de remédier du même coup à la dématérialisation de l’oeuvre d’art en proposant des boitiers de dvd uniques en céramique vernissée qui s’apparentent à des talismans post-digitaux…

Pour maintenir en vie la mémoire logée en marge de l’Histoire écrite, la mémoire populaire, celle des jeux qui soudaient un village, celle, lacunaire, de Johanna, descendante d’une famille juive (Johanna, 2012), celle des habitants de la vallée entre Ventron et Soultzbach-Les-Bains : une bande d’oisifs fêtard, des éleveurs de moutons qui craignent la bête des Vosges, frère Joseph et un couple de néo-vikings, peau de bête et flûte à bec, venus faire un retour à la nature (Un Film Abécédaire, 2010), Eléonore Saintagnan fait perdurer la langue. Le mystère du langage rode, entre autre par la présence de Jacques qui se pose des questions sur sa condition d’être parlant. Ses deux têtes robotiques qui raccommodent la pensée de Lacan, Lewis Caroll et Oscar Wilde, donnent des conférences toutes les heures. Comme certains grillots et blagueurs de comptoir, dire est une jouissance et parfois un besoin vital. C’est l’histoire de Danyela, une ancienne voisine de l'artiste, qui fera sonner dès qu’elle le souhaite le téléphone dans l’exposition, pour déclamer au visiteur ses poèmes salaces.

Passeuse d’histoires, et avec elles des songes de liberté, de communauté et d’éden retrouvés, l’artiste se compare au bibliothécaire de Richard Brautigan (dans L’avortement), en charge de recueillir 24h/24 les manuscrits non publiés déposés par leurs auteurs (dont « Dieu et la stéréo »). « Je suis comme ce personnage qui recueille les histoires qui n’ont pas leur place ailleurs ». Mais l’artiste ne se contente pas d’enregistrer ce qui est dit. Elle réengage les récits, leur milieu naturel et leurs protagonistes dans de nouveaux scénarios, produisant une situation précieuse de création partagée (dans ce sens elle est proche de la posture de Bertille Bak), qui, de bouche à oreille et de mains en mains, formeront peut-être d’autres légendes.

Julie Portier


Les Malchanceux
Les Malchanceux, par Catherine Angelini

À cheval entre arts plastiques et cinéma, la Parisienne Éléonore Saintagnan a une double actualité à Bruxelles : on peut voir à la galerie Élaine Lévy Project son court métrage intitulé « Les Malchanceux », tandis qu’elle participera à la seconde édition d’Un-Scene au Wiels du 23 juin au 26 août. Elle projette par ailleurs de réaliser un long métrage.

Qu’elle ait intitulé son film « Les Malchanceux » plutôt que « Les Quadrettes victorieuses », par exemple, fait d’emblée naître la sympathie envers sa réalisatrice. Ce titre résonne comme un manifeste, alors qu’Éléonore Saintagnan (Paris, 1979) ne s’y appesantit à aucun moment sur le thème de la malchance ou des perdants. De quoi s’agit-il ? Ce film d’une durée de 30 minutes environ est une commande. « Artconnexion m'a demandé de partir en résidence un mois à Montreuil-sur-Mer pour faire une vidéo sur le jeu de quilles traditionnel de la région. Je l'ai un peu détournée en la personnalisant et en la rallongeant d'une petite coproduction cinématographique (avec Red Shoes) ». Le jeu de quilles dans un village du Pas-de-Calais de 11.000 habitants ne semble pas susceptible a priori de déchaîner la passion des spectateurs, a fortiori des amateurs d’art contemporain. Et pourtant ! Outre ses qualités plastiques (très belle photographie) et son montage rythmé, ce petit film met en lumière le regard plein de sensibilité de sa réalisatrice, laquelle parvient à évoquer avec un mélange de respect, de délicatesse et l’attention d’une portraitiste une époque relativement récente où les disputes entre voisins n’engendraient pas inévitablement des haines corses : on les réglait au café, on les exorcisait dans de pacifiques jeux d’adresse, ensemble c’était tout. Ces souvenirs éborgnés appellent-ils à la renaissance de pratiques anciennes, de patois savoureux et de traditions pittoresques ? La justesse et la poésie de son propos font mouche mais la réalisatrice nous en laisse juges.

« J'ai souvent travaillé sur commande après mes études. Cela me permet de produire mes pièces, parce que des vidéos, ce n'est pas facile à vendre. J'aime travailler avec beaucoup de contraintes, un contexte très ancré dans le réel, plutôt que de partir de rien, de ma vie privée ou de mon imagination. Cela ne m'empêche pas de faire des résidences d'artiste où je réalise de petites vidéos ou des installations (Rome cet été, puis un mois sur l'île d'Ouessant en Bretagne cet hiver) et de participer à plusieurs expositions (je prévois une expo pour laquelle je réaliserai une installation avec Grégoire Motte au Treize à Paris en janvier prochain). Ces projets parallèles, moins ambitieux et à plus court terme, nourrissent ma pratique de cinéaste et me permettent de ne pas m'enfermer dans l'écriture de scénario; de m'inspirer de mes voyages et surtout de mes rencontres ».

Catherine Angelini


Eléonore Saintagnan
Par Jean-Michel Frodon
Texte paru à l'occasion du 55e salon de Montrouge, 2010

C’est très simple. Asseyez-vous, regardez, écoutez. Une œuvre d’Eléonore Saintagnan, c’est d’abord une présence, la capacité rare de percevoir, et de partager, la beauté d’êtres humains, de lieux, d’objets qui sans son intercession passeraient inaperçus, ou seraient considérés avec condescendance. Il n’y a pas d’explication à cette délicatesse qui semble trouver dans les machines d’enregistrement, caméra, microphone, des sensibilités inconnues – et qui font grand place au sourire, à l’occasion au parti d’en rire de bon cœur. Même, surtout, si y loge une inquiétude profonde, un mystère qui n’a rien de joyeux – ou qui n’a d’autre joie que d’être entièrement du côté de la vie. Pas de La Vie, juste la vie, la vôtre, la mienne, celle de gens que nous aussi croisons dans la rue, dans le métro, dans les cafés, à la sortie de l’école où on va chercher les gosses. Et que nous ne regardons pas. Eléonore Saintagnan, si. Elle voit et elle entend. Et partage.

C’est très compliqué. Les œuvres d’Eléonore Saintagnan sont des vidéos, mais elle n’est pas une artiste vidéo. Plutôt, en partie, une cinéaste, et peut-être aussi une sorte de musicienne, dont les instruments seraient des objets rencontrés en chemin, des voix humaines qui ne savent pas bien chanter, le vertige de blagues de comptoir enfilées comme des perles, des images qui trainent dans nos mémoires et auxquelles il s’agirait de trouver une vibration nouvelle. Nouvelle, mais qui convoque ce que nous ne savons que trop, et ne disons pas.

C’est encore plus compliqué, puisque ces vidéos ne sont ni la totalité du travail d’Eléonore Saintagnan, ni l’«explication» de sa démarche, ni la trace de ce qui se serait joué ailleurs. Pas la partie émergée de l’iceberg, plutôt le reflet visible de la partie immergée, l’essentiel. Puisqu’elle invente aussi d’étranges peintures murales (avec tripes à la mode vénitienne), des installations machines-robots-jouets-monstres, des vrais-faux rochers pour les enfants et d’autres pour les adultes, de vertigineux et hilarants coq-à-l’âne (par exemple, la chenille d’Alice au pays des merveilles disneyisée dans le rôle du coq et le cher professeur Lacan dans celui de l’âne – ou l’inverse). C’est qu’il s’agit moins de « faire », au sens de l’artefact, que de susciter une rencontre.

Ça existe, ça, comme pratique artistique, la rencontre ? Oui, au moins à un exemplaire : E. Saintagnan. Il y faut une qualité d’écoute exceptionnelle, et un courage très singulier, pour aller vers les autres afin qu’ils viennent eux-mêmes, et tels qu’en en eux-mêmes jamais ils ne se livreraient (et nous non plus !). Il peut suffire de très peu – quelques minutes d’immobilité où affleurent une existence, un continent d’émotions, d’angoisses, de rêves (Portraits flamands). Il peut suffire d’un dispositif aussi élémentaire que l’abécédaire, prétexte organisateur de la rencontre des habitants d’un territoire (le Parc Régional des Ballons des Vosges), héros transgressifs de leur propre quotidien, eux-mêmes auteurs d’œuvres construites in vivo par leur imaginaire personnel, par le réagencement modeste et impérieux de leur existence à eux, à chacun, par leurs refus, leurs phobies, leurs routines et leurs délires aussi bien, regardés et écoutés de face, de plain-pied. Bien vus, bien entendus.

Jean-Michel Frodon


L'envers du décor
Par Muriel Andrin de l'Université Libre de Bruxelles
Texte paru dans l'Art-Même n°67 à l'occasion de la projection des Bêtes Sauvages au cinéma Galeries à Bruxelles le 13 novembre 2015


Au fil de résidences et de projets divers, ELÉONORE SAINTAGNAN (Paris, °1979) et GRÉGOIRE MOTTE (Lille, °1976 ; vivent et travaillent à Bruxelles) ont rassemblé des éléments hétéroclites pour créer un projet aux contours indéfinis(sables), autour de la figure de la féralité. Présenté lors de la dernière édition du FID de Marseille, leur film, Les bêtes sauvages, au format improbable de 40 minutes produit par Red Shoes et Michigan Films, s’articule autour des questions de liberté et de domestication mais aussi de la tension exis­tant entre réalité et artifice.

En 1974, Guy Florizoone, fils du créateur du Méli- Parc, libère dans Bruxelles des dizaines de per­ruches, préalablement rassemblées par ses soins dans le cadre de l’exposition universelle de 1958, dans le but avoué d’“égayer la ville” ; à la frontière franco-belge, des dizaines de renards prolifèrent, supposément abandonnés par des passeurs de drogue qui les utilisaient pour berner le flair des chiens douaniers ; dans les années 1980, Pablo Escobar fait venir des animaux sauvages d’Afrique dont des hippopotames qui survivront dans la nature après sa disparition. Au travers de ces trois fils rouges, Saintagnan et Motte font des animaux ‘féraux’—ces animaux sauvages domestiqués et ensuite relâchés dans la nature—les points d’origine de récits surréalistes, cherchant à révéler mais aussi questionner ces légendes contemporaines.

Testant un ensemble de formes spécifiques pour chaque récit présenté dans trois chapitres distincts, les cinéastes oscillent entre des pratiques extrême­ment diversifiées, sans apparemment vouloir opérer un choix qui garantirait la cohérence du projet ; se mêlent ainsi captations (les perruches endormies dans les arbres de la place d’Arezzo), images d’ar­chives retravaillées ou non (films sur le Méli-Parc, ou photographies de la mort d’Escobar et de Pépé, son hippopotame), interviews, actes interventionnistes (la capture des perruches avec d’énormes filets durant leur vol au milieu d’une rue bruxelloise, les cinéastes en visiteurs attentifs du musée des douanes), mise en scène fictionnelle (le renard lâché dans la voiture d’un trafiquant de drogue, ce dernier se confrontant ensuite, dans une saynète burlesque, à un contrôle policier), reconstitution (la photographie d’Esco­bar en Pancho Villa ré-incarné par Emilio López- Menchero). Cet éclatement perpétuel déstabilise la vision tout autant que les sens, nécessitant de la part du spectateur un repositionnement permanent. Ce n’est finalement qu’en se penchant sur l’ontologie du projet que celui-ci acquiert progressivement son sens.

Au départ de ces trois récits légendaires et au-delà du film existant aujourd’hui, les réalisateurs font en réalité des propositions qui répondent à des appel­lations sans cesse modulables. Si les récits sont fas­cinants en soi, ils gagnent à leur relecture au travers de divers modes de représentation artistiques ; un tournage avec les hippopotames factices en 2013 lors d’une résidence aux Beaux-Arts d’Annecy, l’exposition Les hippopotames de Medellin mettant en scène des objets liés au tournage de leur film à venir à la Centrale Electrique en décembre 2014 ou Les perruches présenté à L'iselp en 2015 ; Vulpes Vulpes Vulpes, une conférence-performée au Centre Pompidou proposant des séquences d’un film en devenir commentées par les deux artistes sur une musique de Gaëtan Campos, la séance se concluant par une performance du conteur Gabriel Kinsa. Les bêtes sauvages apparaît ainsi non pas comme une finalité, mais comme une étape supplémentaire d’un processus artistique qui n’a peut-être pas encore épuisé les possibilités de ses formes.

Une façon d’aborder ce travail éclaté, cette longue et incessante métamorphose, ou même, de façon plus spécifique, le film en tant que tel, est d’envisa­ger sa relation à l’évolution des contes. Ces der­niers, conçus au départ comme des récits oraux qui se transformaient au gré des conteurs et de leurs régions, se voient figés lors de leur passage à l’écrit ; les nuances sont délaissées au profit d’un récit (presque) immuable, même si des variations apparaîtront au travers des différents auteurs et des époques. C’est également le cas de ces bêtes sau­vages qui, s’articulant d’abord en des formes libres, fragmentaires et modulables, se retrouvent figées dans la forme du film où la chronologie du montage est imposée. Si les trois récits ne débutent pas par “il était une fois”, ils portent tout de même en eux les atours du conte ou de la légende, et posent, en filigrane, les questions de transmission et de trace.

Sur ces récits courts, synthétisés, hérités des tradi­tions orales, Saintagan et Motte proposent de poser un regard minutieux, les transformant dès lors en récits ‘brodés’ ; c’est le cas dans le film, mais aussi dans la conférence-performance où un véritable conteur tisse des ramifications uniques pour créer un discours-flot fait de digressions et de détails rajoutés. Le récit des animaux féraux ouvre ainsi la voie à trois microcosmes, trois bulles imaginaires (même si ancrées dans une réalité) qui s’inscrivent en parallèle de nos mondesréels. Ces récits replongent les spectateurs dans le monde fantasmatique de l’enfance ; ce n’est pas un hasard s’il existe ici une volonté de représenter le rêve, l’intériorité ou le point de vue des animaux (les perruches qui dorment tran­quillement sur leurs arbres en rêvant des abeilles du Méli-Parc, les hippopotames qui évoluent sous l’eau en racontant leur point de vue sur le monde). Mais il s’agit aussi d’un monde de faux-semblants, plein de cruauté et proche d’une innocence bien­tôt perdue—celui des perruches capturées en plein vol, des renards pris aux pièges, de la mise à mort d’Escobar et de Pépé. Face au seul film, on ne peut qu’être déstabilisé, voire démuni, par le côté chaotique de la forme et la constante redirection des images ; c’est un objet étrange et incomplet, comme la pièce d’un puzzle dont on n’aurait perdu l’image d’ensemble, ne don­nant à voir que les bribes d’un travail bien plus com­plexe. Néanmoins, il présente aussi des fulgurances au travers de certains plans—comme ceux, filmés par quinze amis réalisateurs, des perruches qui traversent, irréelles, le ciel et les rues de Bruxelles. Les réalisateurs mettent au jour des éléments qui font partie de notre quotidien et qui pourtant restent souvent latents. Plus précisément encore, ils ré­vèlent l’envers du décor. Le film débute en effet sur un faux-semblant emblématique. Un plan d’eau, en apparence exotique, laisse apercevoir le museau de trois hippopotames qui flottent. Après quelques secondes, on entend la voix off de la réalisatrice qui dit ‘cut’ puis demande à quelqu’un d’aller les cher­cher parce qu’ils dérivent. Un homme nage jusqu’aux hippopotames… et récolte des cartons peints. Tout est ici question de surface et d’un monde paradoxa­lement à la fois réel et factice.

Muriel Andin
Les Malchanceux
Par Damien Airault
Texte paru à l'occasion de l'exposition Les Malchanceux à la galerie Elaine Lévy, 2012
(english translation below)

FR On peut montrer Les malchanceux, le dernier film d’Eléonore Saintagnan, à toute sa famille, le samedi soir, en rang d’oignons dans le canapé. Tout le monde peut aimer ce film et être happé par l’histoire de ses quelques joueurs de quilles...

On peut aussi se repasser l’épopée entre spécialistes de l’art. Les commentaires changeront mais le fond restera le même : il y a une torpeur particulière aux matins, un goût pour la nature, qui vient nous frôler. A un autre moment, l’humour nous aura pris par surprise, les musiques nous auront emportés, la délicatesse des cadres et du montage nous aura interpelés.

Quand l’art est le domaine de l’exception et de la singularité, de la pensée qui doit être prononcée avec force, brillance et clarté, placée avec pertinence, Les malchanceux replace l’art vidéo dans des évènements qui se font collectivement, qui revêtent une envergure sociale et politique, justement parce qu’ils évitent la démonstrativité et ont lieu loin des regards. La réalisatrice laisse pourtant à son œuvre une complexité profonde, dans un réalisme presque flaubertien : le style n’est ni démonstratif ni grandiloquent, le récit est ciselé, les drames et les plaisirs apparaissent couverts par la pudeur et la métaphore.

Eléonore Saintagnan a en sa défaveur de faire l’unanimité, parce qu’elle s’intéresse à tout le monde. Je répondrais aux quelques ronchonneurs restants, à ceux qui craignent la démagogie ou la facilité, premièrement, qu’ils n’ont rien compris, car Les malchanceux révèle un des endroits importants aujourd’hui où se passe l’art vidéo : à l’exacte charnière entre cinéma et art contemporain, entre le documentaire et la fiction, entre la télévision et le film d’essayiste. Là où justement tout évènement peut devenir merveilleux, mais où aussi la vidéo reprend une de ses vocations d’origine : sociale, langage créé pour tous et tourné vers le monde.

En outre, dans une société saturée d’informations, de story-telling, et d’avis, où tout le monde aurait quelque chose à raconter, il est peut-être temps de semer le doute sur ces soit disant documents et opinions. Nous hiérarchisons continuellement les informations, les traces et les avis en oubliant peut-être que, dans nos vies quotidiennes, aucun n’a d’importance, aucun ne représente le présent : l’individu reste libre de ses choix, serré par ses instincts, soumis au hasard.

Deuxièmement, qu’il faut être aveugle pour ne pas voir qu’Eléonore Saintagnan est préoccupée par nos loisirs, notre temps seul, en famille, entre amis, et que, aussi anodins que soient ces instants, ils renvoient à l’art contemporain une drôle d’image d’activité superflue, enrichie tout autant de frénésie que de paresse. Ils rabattent doucement à la fois le passe-temps, le travail et le plaisir d’amateur sur le flegme et la perspicacité du spectateur, bien passif de l’autre côté de l’écran.

Eléonore m’a dit une fois à quel point, en tant que vidéaste, elle aimait le travail de commande. En effet, elle travaille en lien avec des régions ou des collectivités publiques qui lui proposent leur environnement, leur paysage. C’est peut-être pour elle une façon d’être plus attentive à ce qui l’entoure, mais surtout cela reste un cadre pour se concentrer un peu plus sur chaque composant de son médium, en mettant par instant de côté la question du sujet. Il ne s’agit plus alors d’exprimer une idée sortie d’un chapeau, de mettre en forme le pur produit d’une inventivité forcément débridée, mais de travailler les éléments fondamentaux de son art, et donc de penser les modes de captation sur le terrain, des circuits de diffusion allant jusqu’aux personnes filmées, et des types d’écriture « à contrainte » de scénarios. Car au fond, Les malchanceux, film chorale, fable surréaliste, histoire de quilles, de cibles à atteindre, et de société en tentative permanente de recomposition, nous montre modestement une manière de reprendre possession d’un bien commun.

The Unfortunates
EN Les Malchanceux (The Unfortunates), Eleonore Saintagnan’s last movie, can be shown to the whole familly, on a Saturday evening, on the couch. Everybody can enjoy and be caught by the story of these ninepins players. Also, Les Malchanceux can be carefully watched by a bunch of art specialists. Comments may differ, but the content will remain the same: this epic carries sensations of Nature in the morning, very close to us. Suddendly, we’re overwhelmed by humor; or carried away by the music; or caught by the subtle frames and editing.

Les Malchanceux put back video art inside collective events, which social and polical aspects come from their remote and discreet way of existence. In that respect, the movie avoids the de rigueur art eloquence.

In a realistic style a la Flaubert, the film never goes for over-simplification: it is neither demonstrative nor pompous; the story is acute; joys and dramas are discretely covered by a metaphoric veil.

What could be held against Eléonore Saintagnan is her ability to reach everybody, as she pays attention to everyone. I’ll answer to the reluctant grumpy ones, who are afraid of demagogic easiness, first, that they got it all wrong, for Les Malchanceux shows a major area of today’s video art: at the exact junction between cinema and contemporary art, between documentary and fiction, tv and film essay. There, anything can become fabulous, but also can reconnect to the original purpose of video: a social purpose, for a tool everybody can use to record the world.

Furthermore, in a society overwhelmed by information and storytelling, where everybody has something to tell, it may be necessary to sow doubt upon these so-called documents and opinions. Information and signs are constantly organized in a hierarchy and we tend to forget that all this vacuity has only little consequences on our daily life: each individual has freedom of choice and deals with instincts and chance.

Secondly, it can’t be missed that Eleonore Saintagnan is concerned with our free time, the time we spend by our own, with our family, with our friends. As insignificant as these times may be, they send back to contemporary art a strange image of superfluous activity, sometimes hectic, sometimes lazy. In front of the passive eyes of the spectators, as acute they might be, the film unfolds the very pleasure of the amateur.

Eleonore told me once how much she enjoyed, as a video artist, commissioned works. Indeed, she works in close relationship with each region or public collectivity, that offer her its milieu and its landscape. It may be a way to be more careful to her surroundings. But it may be also a way to be more focused on her medium, putting the subject aside.

The work is not based on out of the blue ideas, it is not the product of impassioned creativity. The work is rooted in the basis of video language, and thus reflects upon fields recording, the relationship to the persons shot in the film, and script writing, within a restricted frame. In the end, whether you call it “ensemble film”, “surrealistic tale”, or just a story of ninepins, targets to reach and community in reconstruction, Les Malchanceux proposes to repossess a simple material, that belongs to us all.

Damien Airault